Véronique Vienne, France-USA, directrice artistique, enseignante, auteur

13 Septembre 2016
Partfaliaz interview Véronique Vienne à l’occasion de la sortie du livre “Book of 12” par Antalis

“Contrairement à l’écran, le papier reflète la lumière naturelle. Cette qualité semble encourager les gens à «réfléchir» lorsqu’il s’agit de messages imprimés.”

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Véronique Vienne est une des personnalités du graphisme franco-américain parmi les plus éclectiques avec un CV extrêmement riche.
D’abord directrice artistique pour des agences ou magazines prestigieux aux USA pendant 40 ans, puis écrivain, critique, enseignante, correspondante en France du site designobserver.com, auteur de nombreux livres et notamment du livre « Book of 12 » dont il va être question ici.

Il s’agit d’un livre-objet qui rassemble les interviews de 12 graphistes internationaux de renom autour de questions simples, comme : le choix du papier est-il toujours un acte créatif ? Ce choix contribue-t-il à l’impact d’un message ? Les designers du digital utilisent-ils le papier ?

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Les interviewés sont : Hans Wolkers, Reza Abedini, Michal Batory, Catherine Zask, Elaine Ramos, Leonardo Sonnoli, Eike König, Milton Glaser, Park Kum-Jun, Flavia Cocchi, Kaija Korpijaakko, Daniel Eatock.

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Bonjour Véronique, comment s’est déroulée la conception de ce livre, et en particulier le choix des graphistes interviewés ?

Je venais de terminer la rédaction d’un livre sur les carrières dans le design graphique à l’ère numérique, pour lequel j’avais fait environ 30 interviews de designers, certains célèbres et chevronnés, d’autres très jeunes et moins expérimentés. Ce qui était apparu lors de mes conversations avec eux est le sentiment que l’imprimé avaient encore sa place dans l’ère du numérique, et qu’en réalité, il était en train de connaître une sorte de « renaissance ».

Quand Antalis, le leader européen de la distribution de papiers, a pris contact avec moi via Bambuck, leur agence de publicité à Paris, pour participer à l’édition d’un objet de promotion intitulé le «Book of 12 », j’ai vu là une occasion de poursuivre mes interviews de concepteurs graphiques à travers le monde — dans des contextes culturels aussi variés que possible.

Nous avons décidé d’approcher des gens dans pratiquement tous les continents — enfin presque. Tous les designers que j’ai contactés étaient très expérimentés, célèbres pour certains, et beaucoup d’entre eux sont membres de la prestigieuse AGI (Alliance Graphique Internationale), des personnes dont j’admire vraiment le travail.

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Milton Glaser est certainement LE graphiste américain le plus célèbre, comment l’avez-vous contacté ? Avez-vous une anecdote à son sujet ?

Quand j’ai appelé Milton Glaser, il a été adorable, mais il m’a dit: «S’il vous plait, ma chère amie, ne me demandez pas de faire encore une sempiternelle promotion de papier… » J’ai essayé de le convaincre que cela serait différent, que ce n’était pas, en fait, une promotion de papier classique – mais je ne pouvais pas le duper. Vous ne pouvez pas acheter Milton Glaser ! «Prouvez-moi que ce n’est pas encore un de ces projets bancals avec un contenu inexistant, et peut-être nous pourrons discuter » a-t-l ajouté. J’ai senti qu’il avait laissé la porte entrouverte.

Quelques mois plus tard, je le rappelle: «Donnez-moi une nouvelle chance… » Je l’ai supplié. « Je vais venir à New York, juste pour vous voir. Je vais vous expliquer ce que j’ai en tête. Peut-être que vous allez trouver ça intéressant, après tout. » Je lui ai dit que la clé de mon approche était d’explorer le problème sans idées préconçues, et que les concepteurs pouvaient s’exprimer comme ils l’entendaient.

Je suis allé à New York, nous avons déjeuné, et il m’a parlé de son amour du papier pendant des heures.

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Je trouve cette sélection de graphistes (et artistes) très éclectique, elle rassemble des personnalités respectées dans le graphisme, représentant chacun leur pays, leur culture, et ayant des convictions souvent tranchées et originales. De votre point de vue, quel est leur dénominateur commun ?

Ils ont tous du talent, de la passion, de l’expérience et de l’originalité. Mais ce qu’ils ont tous partagé avec moi était une profonde connaissance de ce qu’il faut faire pour vraiment communiquer avec un public. Le processus exige une capacité à penser de façon stratégique, mais ce n’est qu’une partie des choses. La maîtrise des différents métiers impliqués est tout aussi importante. Et c’est là où le papier entre en jeu.

Pour la plupart d’entre eux, le papier est un support (d’impression), et pour certains, notamment Daniel Eatock, il est un matériau transformable. Dans le cas du support, le choix du papier est un choix par anticipation puisqu’il est concrètement utilisé en bout de chaine créative, en art plastique le matériau est utilisé dès le début de la création ce qui pourrait alors être un choix moins rationnel. Est-ce que cette notion de choix (rationnel/émotionnel) du papier est apparue lors de vos entretiens ?

Pour la majorité des concepteurs que j’ai interviewés, le choix du papier est au cœur du processus de création. Pour eux, la dimension tactile d’un message est primordiale. Ils considèrent qu’un bon design doit vous «toucher». Il devrait éveiller tous vos sens, et pas seulement la vue.

Pour le lecteur, le choix du papier est une indication de l’intention du concepteur. Vous pouvez “lire” la texture, le poids, la couleur, la taille, même le bruit qu’un morceau de papier fait lorsque vous le manipulez. Cela induit beaucoup d’informations, certaines d’entre elles étant sensorielles, d’autres émotionnelles, ou bien même culturelles.

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Le papier est un matériau sensuel, fragile et discret. C’est un peu le contraire du monde digital… Pourtant Hans Wolbers dit que « les designers web ont besoin du papier pour les aider à réfléchir, c’est tellement plus rapide que les outils numériques. » Avez-vous perçu cet avis, cette tendance, chez d’autres graphistes ? 

Le papier participe au processus de création, mais joue aussi un rôle pratique dans l’élaboration d’un projet. À un certain moment, il n’est pas rare pour les concepteurs de sentir la nécessité de passer de l’écran au papier, pour obtenir une nouvelle perspective sur leur travail. Ils impriment alors la page numérique pour être en mesure de la voir à la bonne échelle, ou dans la bonne lumière.

 Ou bien ils épinglent sur un mur une version imprimée de leurs différentes solutions, pour prendre du recul, plisser les yeux, les comparer entre elles.

Mais aussi, plutôt que d’envoyer à leurs clients un pdf de la dernière version de leurs travaux en cours, ils leur donnent une version imprimée. Le design que vous pouvez toucher est tellement plus réel et convaincant que des images dématérialisée.

Et contrairement à l’écran, le papier reflète la lumière naturelle. Cette qualité semble encourager les gens à «réfléchir» lorsqu’il s’agit de messages imprimés.

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Sauf erreur de ma part, le plus jeune des graphistes interviewés a 47 ans, ce qui est compréhensible puisqu’il s’agit de personnes faisant autorité dans leur discipline. Il s’agit cependant d’une génération qui a connu le succès avant l’apparition de Facebook, expliquez-nous comment « l’ère du numérique » est représentée dans le livre « Book of 12 » ? 

La génération Facebook est aussi une génération du notebook — du bloc-note! Ils ont tous un smartphone et une tablette, mais de plus en plus de mes amis et beaucoup de mes élèves possèdent aussi un petit carnet sur lequel ils griffonnent leurs pensées, esquissent une idée, notent un nom ou une adresse. Souvent, ces carnets sont personnalisés à la main. Ils deviennent « les gardiens de l’âme » d’une personne.

Voilà pourquoi nous avons choisi de présenter les interviews comme une série de notebooks séparés plutôt que comme un livre classique. Chaque carnet a sa propre personnalité. Nous voulions aussi des pages collées ensemble qui puissent être arrachées facilement : on souhaite toujours être en mesure d’interagir avec un morceau de papier.

D’après vous, quelles sont les passerelles entre le « design numérique » et le « design traditionnel » ? Entre le digital et le papier?

Toutes les conceptions finissent par être “encadrée”, que ce soit par le bord d’un écran ou le bord d’une feuille de papier. Les animations, bien que ludiques, sont une succession d’images rectangulaires soigneusement encadrées. Vous regardez des vidéos 3D et jouez à des jeux en réalité virtuelle avec des visionneuses plus ou moins rectangulaires. D’une façon ou une autre, lorsque vous créez quelque chose, que ce soit virtuel ou analogique, vous devez faire face à ses dimensions matérielles et ergonomiques.

Donc, pour répondre à votre question sur la différence entre la conception numérique et non numérique, je dirais que c’est pratiquement la même chose. Il n’y a pas de réelle différence. Dans les deux cas, vous ne pouvez pas oublier que les utilisateurs sont, en fin de compte, des êtres humains avec des attributs physiques.

J’ai découvert le travail du Coréen Park Kum-Jun lors de l’expo «  Korea Now » au Musée des Art Décoratifs et bien qu’il y ait une part d’universel dans tout graphisme, j’ai été un peu désorienté en découvrant son travail. Avez-vous été surprise par certaines des réponses que vous avez pu récolter, qu’elles proviennent d’Iran, de Finlande, de Corée ou d’ailleurs ?

La partie la plus délicate de ce projet était de convaincre les différents designers que je n’allais pas leur demander de cautionner un produit. Comme Milton Glaser, ils n’étaient pas à l’aise avec l’idée de participer à une promotion.

En fin de compte, chaque designer avait une bonne raison personnelle pour me parler. Je devais être attentif aux nuances culturelles : pour certaines personnes ce projet a été l’occasion de réfléchir sur l’avenir de leur profession, pour d’autres c’était plus simplement le plaisir de parler de leur travail – Parc Kum juin a été parmi les contributeurs les plus généreux – et pour d’autres encore, cela a été l’occasion d’expliquer en détail les subtilités de leur processus de création.

Je leur ai donné une liberté totale dans le choix du visuel pour la couverture de leur notebook : ils ont sélectionné une image existante qu’ils aimaient, ou quelque chose d’original, qu’ils ont conçu pour l’occasion. En fin de compte, chaque couverture est comme un manifeste personnel.

Pour finir, comment peut-on obtenir le « Book of 12 » ?

Le Book of 12 est disponible en édition limitée sur le site dédié bo12.com qui est actif à partir du 13 septembre 2016.

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